photo de Edgardo Colon Emeric
photo gracieuseté de Edgardo Colon Emeric

Edgardo Colon Emeric

Dans les années 1970, face à l'injustice et à la violence du gouvernement salvadorien, l'archevêque Oscar Romero a guidé l'Église et les citoyens à s’exprimer sur la place publique avec un courage moral. Il en a payé le prix, abattu en 1980 dans une église alors qu'il célébrait la sainte communion. Romero a été déclaré saint par l'Église catholique en 2018. Dans cet entretien avec Edgardo Colón-Emeric à propos de son livre Oscar Romero’s Theological Vision: Liberation and the Transfiguration of the Poor (La vision théologique d’Oscar Romero : libération et transfiguration du pauvre) nous discutons de ce que Romero nous enseigne sur la façon d’affronter les défis actuels, l’injustice et l'abus de pouvoir politique. Né et élevé à Porto Rico, Edgardo Colón-Emeric est devenu doyen de la Duke Divinity School en septembre 2021. Il est également professeur de réconciliation et de théologie et directeur du Center for Reconciliation.

Bureau du MCC à l’ONU : Qu’est-ce qui a poussé Romero à critiquer publiquement le gouvernement et les chefs militaires, malgré les risques ?  

E. Colón-Emeric : Lorsque Romero est devenu archevêque, il se sentait responsable non seulement de l'archidiocèse, mais aussi de l'Église et du peuple salvadorien dans son ensemble. Il y a aussi eu le meurtre de son ami, un collègue prêtre, par un escadron de la mort du gouvernement, au début de son mandat. Ses homélies ont changé - il n'était plus question de prendre de la distance, de contourner les réalités douloureuses et injustes de son environnement. Il sentait que c’était pour ça qu’il était là.

Pourquoi Romero pensait-il que la sphère politique avait besoin de l’Église ?

E. Colón-Emeric : Romero voyait la vie dans ce monde, dans toute sa complexité, comme étant du ressort de l'église – le politique, l’économique, l’action de l’État. Pour lui, il y avait une dimension politique à la foi, différente de la politique partisane qui favorise un parti plutôt qu'un autre. Romero déclarait publiquement ce qui était bon dans une option politique particulière, et critiquait ce qui n'était pas bon. Il s'adressait directement à trois plates-formes : aux représentants de l’État, à l'opposition de gauche et à l'oligarchie. Cette dernière, disait-il, l'Église doit tout simplement la rejeter, car elle n'est pas compatible avec la dignité humaine. Certains aspects de la gauche peuvent être adoptés et d’autres rejetés. Pour Romero, l'Église ne doit pas s'attacher à une plate-forme politique, mais garder son indépendance. Ce n'est que de cette manière que l'Église peut être véritablement utile à la politique.

Vous écrivez que « en ce qui concerne les sans-voix, les choix qui s’offrent à ceux en position de privilège se limitent soit au paternalisme soit au silence. Le plaidoyer est dans l’impasse ». Comment Romero a-t-il géré cela ?

E. Colón-Emeric : Pour Romero, c’est l'Église qui est la voix des sans-voix, pas lui. Selon lui, le Christ s'identifie aux sans-voix. Romero voyait donc une dimension christologique dans le plaidoyer de l'Église. L'Église doit avant tout écouter le Christ parler à travers celles et ceux qui ne sont pas entendus - non pas parce qu'ils n'ont pas de voix, mais parce qu'ils sont exclus, qu'on ne leur donne pas de micro, qu'on ne leur donne pas de statut social. L'Église écoute l'Esprit qui parle à travers les sans-voix. C'est ce qu’il fait lorsqu’il lit publiquement les lettres de victimes d'atrocités, dont les membres de la famille ont disparu. Il les a littéralement invités à prendre le micro. Ce n'est donc pas tant qu'ils sont sans voix, mais plutôt qu'ils ne sont pas entendus. L'Église est appelée à être un micro qui se rapproche de celles et ceux qui ne sont pas entendus de par le monde. Pour Romero, il y a donc une dimension mystique dans le travail de plaidoyer.

Certains disent que les plaideurs doivent accéder au pouvoir pour générer le changement. D’autres croient que les plaideurs doivent garder une certaine distance pour conserver la voix prophétique. Qu’en est-il de Romero ?

E. Colón-Emeric : Depuis toujours, l’Église catholique en Amérique latine, est proche du pouvoir et en garde jalousement l’accès. En tant qu'archevêque, Romero avait cet accès qui traditionnellement accompagne sa fonction, et pourtant il prend très clairement ses distances. Si elle est trop proche du pouvoir, l'Église ne peut pas bien servir le pays. Elle perd sa capacité à éclairer la réalité, comme une lampe de poche collée contre le mur. L'Église doit s’éloigner pour que la lumière puisse éclairer ce qu’il se passe. Les homélies de Romero ont été entendues dans tout le pays. Il est devenu très apprécié par certains, mais aussi rejeté par d'autres et finalement il a été tué. La parole prophétique génère des crises - certains la reçoivent, d'autres la rejettent. En somme, pour Romero, la promesse et les périls du plaidoyer ne se mesurent pas tant en termes de distance par rapport aux leviers du pouvoir qu'en termes d'intimité avec Dieu.

Romero a-t-il été efficace ? Le changement a-t-il eu lieu au Salvador de son vivant ?

E. Colón-Emeric : À certains égards, le ministère de Romero a échoué. La guerre civile a duré des décennies après sa mort et le pays est toujours divisé. De son vivant, la guerre civile n'a pas eu lieu, elle a été maintenue à distance. Romero gardait l'espoir d'une solution différente, plus en profondeur. Le Salvador est un pays très chrétien. Les policiers violents, les oligarques et les fonctionnaires corrompus étaient tous baptisés. Pour lui, le problème relevait donc d’une perversion du baptême, et il appelait à un renouvellement de la vocation baptismale. Il croyait également que les solutions devaient venir du peuple. Romero considérait que son rôle était de dire aux gens la vérité sur Dieu et sur le Salvador. L'une des manifestations de cette vérité était l'importance de la « violence de l'amour ». C’est une expression plutôt énigmatique. Elle évoque un amour qui n'est pas simplement passif. C’est une force active et puissante qui ne lâche pas prise, ne laisse aucun obstacle s'opposer à la réalisation du bien auquel l'amour aspire. Tout en s'engageant à trouver des solutions non-violentes aux problèmes de son pays, Romero a également parlé de la « violence de la non-violence » et de la « sainte agressivité » des disciples réunis lors de la Transfiguration. Il ne s'agit pas de dire « Dieu s'en occupera », mais de chercher un amour qui vous pousse à l'extrême - à l'extrême de l'amour, de l'abnégation, à aller à contre-courant, à des actions qui dépassent les bornes, comme un amoureux qui ne dirait jamais « c'est trop ». C'est à cela que ressemble l'amour dans un monde qui est contre Dieu. Romero a-t-il été efficace ? Dieu a été efficace à travers lui et à travers le peuple de Dieu au Salvador en témoignant de l'amour et en semant des graines de justice et de paix.