photo de Michelle Armster
photo gracieuseté de Michelle Armster

 Michelle Armster 

La pandémie a tendu un miroir aux organisations internationales et aux agences d’églises occidentales, les obligeant à une introspection brutale et profonde. Avec les restrictions de déplacement, les moyens habituels d'acheminement de l'aide devenus impraticables, elles ont dû dépendre des populations locales pour faire avancer leur travail. Ce miroir révèle l’enfermement de l'humanitarisme et de la mission chrétienne dans un modèle « donateur-bénéficiaire » enraciné dans l'histoire coloniale. Une perspective biblique peut nous aider à voir comment réparer ce modèle défectueux.

 

Commençons par le travail « au nom du Christ » (qui figure dans le slogan de mon organisation). Ces mots proviennent de la Grande Commission de Jésus (« Allez donc faire de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », Mt.28/19). Cependant, ce passage a été détourné et transformé par de puissantes institutions chrétiennes européennes en une sorte de doctrine vertueuse justifiant la saisie de terres, la subordination et l'asservissement. Comme l'écrivait le pape Nicolas V en 1455, en revendiquant une sorte de seigneurie spirituelle sur les terres du « nouveau monde », la mission était « d'envahir, de fouiller, de capturer, de vaincre et de soumettre ... les ennemis du Christ ... et de les réduire en esclavage perpétuel ... à leur usage et à leur profit ... (Bulle Pontificale Romanus) ». Ce que nous appelons aujourd'hui la Doctrine de la Découverte a continué sa trajectoire, polluant nos conceptions des personnes d'autres groupes ethniques et nations, notre idée de qui sont les « aidants » et les « aidés », qui a le pouvoir de prendre des décisions et qui ne l'a pas. Lorsque nous disons « au nom du Christ », nous devons apprendre à d’abord demander « Le Christ de qui ? ». Quelles approches des ONG et des agences protègent subtilement les idées de cette doctrine de la découverte ?

 

Deuxièmement, une perspective biblique nous aide à voir les réformes nécessaires dans le domaine de l'aide au développement. L’aide humanitaire est la réponse fidèle aux paroles de Jésus : « J'avais faim et vous m'avez donné à manger, j'avais soif et vous m'avez donné à boire, j'étais étranger et vous m'avez accueilli » (Matthieu 25/34-40). L’aide d’urgence répond aux crises immédiates de nourriture, d'eau et de logement, et la pandémie nous a montré quelles approches étaient les plus pertinentes. Au Liban, lorsque l'explosion à Beyrouth a détruit une grande partie de la ville en août 2020, le MCC a vu que si les ONG internationales (dont le MCC) étaient confrontées à de nombreuses restrictions de la part des gouvernements, nos partenaires locaux étaient beaucoup plus efficaces et innovants dans l'identification des problèmes et des solutions grâce à leurs contacts locaux sur le terrain. Cette période de pandémie est l'occasion pour les ONG d'apporter des changements structurels durables qui reflètent une confiance en la connaissance des communautés locales et leur donnent le pouvoir.

 

Si l'aide d'urgence répond à la question « que faut-il faire maintenant ? », le développement répond à la question « pourquoi est-ce arrivé ? ». Si les secours consistent à aider les gens à traverser des rivières en crue, le développement consiste à construire des ponts et à chercher en amont les sources de l’inondation. Pour ce faire, il faut à la fois l’État et la capacité d’agir des populations locales. Nous pouvons nous inspirer de l'histoire de Néhémie (Néhémie 1/1-7/73). Néhémie était échanson du roi de Perse et, voyant que la muraille avait été démolie, utilisa sa proximité avec le pouvoir pour obtenir des ressources pour son peuple, les Hébreux. Il vit que son peuple souffrait d'une oppression à la fois externe et interne. Il interpella donc les riches par rapport à leurs abus. Il organisa le peuple pour qu'il trouve des solutions à ses problèmes, en respectant leurs approches culturelles, religieuses et leurs modes de résolution de problèmes. Quel est le rapport avec la réforme structurelle des ONG et de leur lien avec le pouvoir politique, la lutte contre les modèles sociaux d'abus et l'investissement dans les communautés locales et dans leur quête d'espoir ?

 

Enfin, lorsque nous travaillons pour la paix, qu'entendons-nous par paix ? Le concept occidental de la paix axé sur la sécurité et la stabilité diffère de la compréhension biblique de la paix. Notre version de la paix protège-t-elle le statu quo entre nantis et démunis ? Ou conduit-elle les personnes en marge à imaginer une nouvelle réalité qui perturbe l'ordre des choses ? Notre paix offre-t-elle la sécurité et la stabilité à ceux qui sont à l'aise et qui contrôlent la situation ? Ou est-ce une paix qui transforme à la fois ceux qui abusent et ceux qui sont abusés?

 

La paix biblique est coûteuse, courageuse et change la structure des habitudes. Dans la Genèse, la réconciliation de Joseph avec sa famille implique que les membres de sa famille reconnaissent leurs torts et se repentent (45/1-15). Et Joseph pardonne et les soulage du fardeau de leur culpabilité. Dans l'Exode, le souverain égyptien Pharaon, menacé par le nombre croissant d'Hébreux, ordonne aux sages-femmes juives Shiphrah et Puah de tuer les petits garçons (1/15-21). Dans son livre Womanist Midrash, la bibliste Wilda Gafney raconte l'histoire de la résistance créative de ces deux sages-femmes, qui rassemblent discrètement un groupe de femmes et leur disent : « Voici ce que nous allons faire : accouchez les bébés ; cachez autant de garçons que possible... Ne vous inquiétez pas pour les Égyptiens ; ils ne viendront pas de maison en maison pour surveiller les femmes ! Ils ne peuvent pas imaginer que nous puissions défier le pharaon qu'ils révèrent comme un Dieu vivant. » Et les femmes ont continué à apporter la vie. Les actes de résistance sont essentiels au travail pour la paix.

 

La pandémie a agi comme une radiographie, exposant les problèmes du modèle occidental basé sur « envoyer et donner » qui domine le développement international et la mission chrétienne. Après la pandémie, il est temps d'ouvrir un nouveau chapitre, celui de la création de nouveaux modèles pour partager et recevoir.