Haiti

"Ils étaient comme des ficelles"

Combattre la malnutrition sévère en Haïti

Sur le sentier rocheux et pentu qui mène à Degrave en Haïti, des morceaux de vieil asphalte recueillis dans le cadre d’un projet de démolition de routes il y a de nombreuses années servent de pavés de fortune.

À l’exemple du chemin qui mène à Degrave, les familles de cette communauté rurale pauvre d’Haïti sont capables de recoller les morceaux de leur vie malgré les dures réalités qui les entourent notamment l’instabilité politique, la stagnation économique, la hausse des prix des produits alimentaires, la baisse des rendements agricoles, le manque de services et d’infrastructures gouvernementaux et la vulnérabilité aux catastrophes naturelles telles que les ouragans et les tremblements de terre.

Alors que je me dirige vers l’une des cliniques hebdomadaires de lutte contre la malnutrition infantile que le MCC gère dans cette zone, les infirmières me parlent des deux enfants qu’elles souhaitent que je rencontre : des jumeaux de presque trois ans, Gabina et Gabison Ossinel.

"Ils étaient comme des ficelles," dit Marius Kerline, infirmière au MCC, en me faisant avec le doigt une représentation incroyablement petite de la maigreur de leurs bras lors de sa première rencontre avec eux. "Ils avaient deux ans et demi, mais ils ne pouvaient pas marcher. Ils ne pouvaient pas tenir leur assiette pour manger.  Ils étaient si faibles et malades qu’ils ne pouvaient pas contrôler leur défécation. Je craignais vraiment qu’on les perde."

Louis Vesta et sa fille de 14 mois Wilda Owasen participent au programme de lutte contre la malnutrition infantile à la clinique mobile du MCC à Degrave en Haïti.

Mentalement, je me prépare à ce que j’imagine y trouver. On ne s’habitue pas à voir des enfants qui souffrent. J’ai du mal à ne pas penser à ma propre fille, du même âge, qui vit juste à quelques heures de là, dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince. 

Sous le toit en tôle brûlant de l’école transformée en clinique, femmes et enfants sont réunis pour rencontrer l’équipe d’infirmières haïtiennes embauchées par le MCC. Le dossier de chaque patient est examiné attentivement. Les enfants sont pesés, mesurés et examinés pour voir leur progrès.

La malnutrition aiguë sévère présente un risque de décès de près de 20% chez les jeunes enfants qui ne sont pas traités. Pour ceux qui survivent, les conséquences à vie peuvent inclure un faible développement cérébral et une déficience intellectuelle, des lésions cardiaques, des troubles métaboliques, des maladies auto-immunes et un retard de croissance physique.

Dans le contexte haïtien, l’accès à des traitements en milieu hospitalier est extrêmement difficile pour les familles les plus pauvres des villages isolés. Il faut généralement avoir l’équivalent de plusieurs mois de salaire pour pouvoir couvrir uniquement le transport, les fournitures, la nourriture et les absences au travail, même si le traitement est gratuit.

Teius Rosemary et sa fille de 10 mois Augai Sauris, ont participé avec succès au programme de lutte contre la malnutrition infantile à la clinique mobile du MCC à Degrave en Haïti.

Les infirmières qui évaluent les enfants comparent leur poids, la circonférence de leur bras et leur taille par rapport aux dernières mesures et aux normes internationales en matière de malnutrition. Les enfants dont la condition ne s’améliore pas, mais s’aggrave sont dirigés vers un hôpital pour un traitement plus intensif. Lorsque les progrès des enfants stagnent ou que ceux-ci présentent d’autres symptômes (comme la diarrhée), les infirmières agissent rapidement pour remédier à la situation, en leur administrant des antibiotiques, un antiparasitaire ou un autre médicament, si nécessaire.

Pendant ce temps, on enseigne aux parents comment aider leurs enfants à se rétablir et à rester en bonne santé. Ils apprennent à maximiser la nutrition avec leurs maigres revenus, à éviter de tomber malades et à garder la nourriture et l’eau salubres. Après chaque visite, les parents sont renvoyés chez eux avec un complément alimentaire nutritionnel enrichi pour leurs enfants, principalement à base de beurre de cacahuète. Les infirmières font un suivi hebdomadaire avec chaque enfant, parfois à des cliniques de groupe, ou de maison en maison.

Alors que je discute avec l’une des mères, une petite fille s’assied à côté de moi et rigole. "C’est Gabina," dit sa mère avec un sourire. "Elle a l’air forte, n’est-ce pas ?"

Gabina Ossinel se fait mesurer le tour de bras par une infirmière pour suivre ses progrès. Elle et son frère ont participé avec succès au programme de lutte contre la malnutrition infantile à la clinique mobile du MCC à Degrave en Haïti.

Je me souviens avoir examiné les dossiers avant notre départ et, il y a à peine quatre mois, Gabina pesait un peu moins de 12 livres. Pour un enfant de son âge, elle se situait littéralement au bas de la courbe de croissance. La maigreur de ses bras la plaçait dans la catégorie de malnutrition aiguë sévère et, compte tenu de sa très petite taille à l’époque, on craignait qu’elle ait un retard de croissance permanent.

Aujourd’hui, Gabina va mieux après avoir rapidement réagi au traitement. Elle est en bonne santé, forte et curieuse. Sa mère, Bertha Louisius, rit en décrivant le soulagement et la gratitude qu’elle ressent maintenant chaque fois qu’elle voit ses jumeaux. "Ils étaient si petits, ils étaient tellement malades. Je ne savais pas quoi faire. Je n’avais pas d’argent et rien de ce que je faisais ne fonctionnait. Je pensais qu’ils pouvaient mourir, mais je ne savais pas ce que je pouvais faire. J’avais laissé leur sort à Dieu quand j’ai rencontré ces infirmières."

Exaus Andrène, Adeline Sainvilus, et Marius Kerline, sont des infirmières du personnel du MCC qui dirigent la clinique mobile de lutte contre la malnutrition infantile du MCC dans les communautés isolées des montagnes du département d’Artibonite au centre de Haïti.

Les infirmières dont parle Louisius, (Exaus Andrène, Adeline Sainvilus et Marius Kerline) participent au projet pilote que le MCC gère dans les montagnes de l’Artibonite. Ce projet pilote utilise le vaste réseau de clubs d’enfants et de groupes d’agriculteurs du MCC afin d’identifier efficacement les familles à risque

Les infirmières évaluent les enfants de ces familles et prennent en charge ceux qui souffrent de malnutrition aiguë sévère ou modérée pour un soutien intensif de trois mois, puis pour un suivi d’au moins un an. Le projet pilote devrait aider 160 enfants cette année et les résultats ont été impressionnants. Jusqu’à présent, 98 % des enfants se sont complètement rétablis à la maison grâce au projet, seulement deux pour cent d’entre eux ont dû être envoyés dans un hôpital pour y être hospitalisés.

Adline Sainrilus, infirmière du personnel du MCC, explique pourquoi elle a proposé ce projet pilote l’année dernière. "Ce sont des enfants qui souffrent dans notre propre communauté et leurs familles ne peuvent pas les aider, car elles sont trop pauvres et ne savent pas comment les aider à se rétablir. En tant que chrétiens, nous ne pouvons rester les bras croisés et regarder ces enfants tomber malades et mourir alors que nous savons que nous pouvons aider, et qu’il ne faut pas grand-chose pour le faire. En tant qu’infirmière, je sais comment aider et maintenant je peux le faire. Je loue Dieu chaque jour pour cela."

Paul Shetler Fast travaille comme coordonnateur de la santé mondiale du MCC et il est basé à Port-au-Prince en Haïti.