Courtepointes exposées pour la vente
MCC Photo/Diana Williams

Courtepointes exposées pour la vente.

Pour un ex-détenu, réussir sa sortie de prison ou sa libération conditionnelle, et surtout ne pas y retourner, est sans doute le défi de toute une vie. Daniel, qui a travaillé comme aumônier dans une prison à sécurité moyenne-élevée, en sait quelque chose. Pour les ex-prisonniers en réinsertion sociale, la libération conditionnelle est souvent plus difficile que la prison. La tâche qui les attend est immense.

D’abord, en prison les détenus se forgent une image idéalisée de la liberté « en-dehors », souligne Daniel. La vérité, c’est que le système, pour des raisons de sécurité publique, leur impose des conditions de libérations très strictes, plus encore qu’en prison. Lorsqu’ils s’aperçoivent que les règles de la maison de transition où ils vivent sont appliquées d’une manière plus rigoureuse que des parents avec leurs enfants, les ex-détenus comprennent que leurs attentes de liberté étaient démesurées. Dans ce contexte, l’agent de libération détient une grande responsabilité et un manquement sérieux aux règles peut retarder la réinsertion sociale, et peut même signifier le renvoi « en-dedans ». La libération conditionnelle est un processus graduel de réinsertion dans la société commençant dès le séjour en prison. Une telle réhabilitation repose sur la gestion, par le système carcéral, d’un équilibre entre l’aspect punitif et l’aspect réhabilitatif de la peine d’emprisonnement. Bien sûr, explique Daniel, le niveau de liberté concédé en prison comme en libération conditionnelle dépend du niveau de sécurité de l’établissement, selon la gravité du crime commis, et même de la culture de l’établissement.

En prison, l’aumônier est un personnage crucial dans la vie recluse et étouffante d’un détenu. En tant que conseiller sur la vie spirituelle, celui-ci représente un rare élément de bonté gratuite, une oasis, dans la « bulle de souffrance » qu’est l’incarcération. Puisque l’aumônerie est un métier issu du monde religieux, il est naturel que, comme les autres dénominations religieuses, les Mennonites soient aussi actifs dans ce service permis par le système carcéral. Et l’une des contributions les plus caractéristiques des Mennonites au sein de la pratique de l’aumônerie est sans doute le concept de justice réparatrice tel que théorisé par le professeur mennonite Howard Zehr. Il s’agit d’un processus réparateur du lien social brisé par le crime qui inclut un dialogue entre un agresseur et des gens touchés par la violence. Au Québec, l’Église mennonite s’est impliquée auprès des détenus dès le début des années 1960. Le premier pasteur mennonite à œuvrer au Québec, Tilman Martin, visitait les prisonniers avec d’autres membres de l’Église et les accompagnait aussi à leur sortie de prison. En 1974, Martin était engagé à temps plein comme aumônier avec le Service correctionnel du Canada (SCC). Si le concept de justice réparatrice n’était pas encore articulé à cette époque, le ministère de Tilman Martin dans ses débuts ressemblait à l’approche de justice réparatrice développée au Canada anglais puis éventuellement introduite au Québec par David Shantz.  Pasteur mennonite de l’Ontario venu au Québec en 1975. Shantz commença à exercer l’aumônerie ici à partir de 1988. Soulignant la résistance des établissements et des organismes québécois à ce concept « étranger », ce dernier évoque l’indifférence à son projet même parmi les aumôniers québécois. Cependant, David Shantz a partagé son idée d’organiser des ateliers de résolution de conflits – un aspect du concept de justice réparatrice –  à des détenus d’établissements fédéraux (sécurité moyenne et élevée), et la réponse a été positive. Puis, avec l’aide de son épouse, Susannah, ainsi que de la première représentante du MCC Québec, Debbie Martin Koop, Shantz a présenté un projet de médiation entre criminels et victimes (pas leurs réelles victimes mais plutôt d’autres victimes de crimes apparentés) et, peu après, à l’été 1992, les premières rencontres de médiation ont eu lieu. Dans la région de Montréal, les activités de justice réparatrice avec les détenus et ex-détenus sont aujourd’hui chapeautées par le Centre de services de justice réparatrice (CSJR), un organisme à but non-lucratif notamment subventionné par le MCC Québec.  

la participation à un groupe de soutien s’avère un élément incontournable de la réussite d’un ex-détenu vers la liberté complète, et joue un rôle déterminant dans sa non-récidive, favorisant ainsi la sécurité dans la société québécoise et, surtout, la réconciliation avec la communauté

L’idée d’une « guérison » des relations au travers de la justice réparatrice accompagne le détenu une fois en liberté conditionnelle. L’aumônier Daniel n’est plus actif dans l’aumônerie, mais œuvre depuis peu comme représentant régional du MCC pour le Québec. Il commence aussi à s’impliquer auprès des ex-détenus en participant à des activités de confection de courtepointes. Ce genre d’activités vise à la fois la détente et l’autonomisation de l’ex-détenu, et participe de ce fait à sa réinsertion dans la société. Surtout, les ex-détenus apprennent à valoriser leur travail, un travail qui de surcroît revêt une portée humanitaire. En effet, ces couvertures faites de pièces de tissus raboutés, une spécialité mennonite, peuvent ensuite être envoyées par le MCC partout dans le monde, dans les camps de réfugiés ou dans des villages frappés par la pauvreté. Quelques-unes sont même données à des organisations locales de Montréal qui œuvrent auprès des itinérants et des nouveaux arrivants. L’activité se déroule dans un cadre communautaire, dans des centres approuvés par le Service correctionnel canadien, avec l’aide de bénévoles avec qui les ex-détenus apprennent à interagir, et fait donc aussi office de groupe de soutien. La participation à un groupe de soutien s’avère un élément incontournable de la réussite d’un ex-détenu vers la liberté complète, et joue un rôle déterminant dans sa non-récidive, favorisant ainsi la sécurité dans la société québécoise et, surtout, la réconciliation avec la communauté. D’ailleurs, plusieurs ont pu se réconcilier avec leur famille à travers ces activités basées sur les principes de justice réparatrice. La justice réparatrice telle qu’instaurée au Québec par David Shantz, avec le soutien du MCC Québec, a joué et continue de jouer un rôle indéniable dans la promotion de la paix et de la justice, la raison d’être de notre organisation.

Le MCC Québec est toujours à la recherche de bénévoles ayant le désir de travailler avec ceux qui, autours de nous, souffrent peut-être le plus, parce qu’ils ont infligé la souffrance, et de qui ceux qui marchent avec Christ se préoccupent aussi. Jésus lui-même n’a-t-il pas dit : « J’étais en prison, et vous êtes venus me voir […] Je vous le dis, c’est la vérité : chaque fois que vous avez fait cela à l’un de mes frères, à l’un des plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25.35-40)? Il en a fait lui-même la démonstration à la croix, en réservant l’une de ses dernières paroles de grâce au criminel repenti, l’assurant de sa place dans l’éternité, auprès du Père. 

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