Service religieux tenu dans un refuge de CARE Montréal
Photo: courtoisie de Michel Monette.

Célébration d'une messe catholique pour les usagers du refuge temporaire de CARE, tenue le 17 octobre 2021 dans une aréna de la rue Hochelaga.

Michel Monette est un pasteur et implanteur mennonite de Montréal. En 2019, il a créé CARE Montréal, un ministère de refuge et de soins aux itinérants. En novembre 2021, le représentant régional du MCC au Québec et membre de l'église mennonite HochMa, Daniel Genest, a interviewé Michel au sujet de ce projet. 


Daniel Genest (MCC): Comment les valeurs propres à la justice réparatrice ont-elles influencé la mise en œuvre de l’organisme CARE Montréal qui aide les itinérants à sortir de la rue dans Hochelaga-Maisonneuve?

Michel Monette: La première valeur qui me vient à l’esprit est celle de l’inclusion manifestée par un accueil inconditionnel. Il était important pour nous que ceux que nous servons soient accueillis comme s’ils étaient chez eux. Qu’ils se sentent comme les citoyens qu’ils sont, membres à part entière de cette société et accueillis sans préjugés et avec compassion dans leur situation afin de créer un espace de vie agréable et sécuritaire. Lorsque nous sommes à la maison, nous n’avons pas à nous soumettre à des règles comme si nous étions en prison : nous nous levons et couchons à l’heure voulue, nous ne demandons pas la permission d’aller à la toilette, d’aller fumer dehors, etc. Avant de prétendre les réformer, nous devons d’abord leur communiquer, par notre accueil, nos attitudes à leur endroit, qu’ils ont une valeur intrinsèque. Et ça, ils doivent le ressentir, pas juste se le faire dire. L’humoriste Yvon Deschamps disait : « On veut pas le savoir; on veut le voir ».

 

DG: Y a-t-il des exemples pratiques de réparation des injustices à partir des valeurs de CARE Montréal?

MM: Quand un nouveau résident arrive, nous lui disons à la blague : « Es-tu un être humain? Si tu n’es pas un extra-terrestre, alors tu es le bienvenu! ». En fait, nous accueillons aussi les non-humains puisqu’on reçoit aussi à l’occasion leur animal de compagnie (une présence souvent importante dans la vie des itinérants). Prenons un autre exemple. Une personne LGBTQ-2 en processus de changement de sexe non-complété se verra refuser l’accès aux refuges existants faute de pouvoir les placer avec les femmes ou avec les hommes, leur situation identitaire complexe ne correspondant pas aux catégories habituelles.

Mais une approche non-discriminatoire est fondamentale pour les aider à rebâtir leur estime de soi. Nous avons donc choisi de ne pas compromettre leur recherche de dignité par le biais de nos pratiques et règlements internes. Notre approche holistique tente de prendre en compte tous les aspects d’une personne et non seulement la surface.

Je connais un itinérant qui fut jadis médecin. Après avoir consacré sa vie à aider les autres, il a perdu son emploi à la suite d’un ACV, est tombé en dépression, puis il a perdu sa maison, sa famille l’a rejeté, etc. Un homme brillant, généreux, mais condamné à la rue et démoli dans son identité, en deuil, en colère. Tous n’ont pas les problèmes de dépendance habituels, mais tous nous arrivent démolis. Alors nous leur laissons du temps pour retrouver sécurité et affirmation, afin qu’ils reprennent leur souffle émotionnellement, et qu’ils ressentent un peu de paix dans ce monde chaotique. Puis nous leurs proposons de petites tâches au sein-même des services que nous offrons.

Ces petits accomplissements les aides à reprendre confiance en eux, en l’humanité et dans la vie en général. C’est un long, long processus impliquant parfois des rechutes mais qui leur apprend la persévérance et une certaine discipline. Nous les aidons à nommer leurs besoins et à trouver ensemble des solutions pratiques pour qu’ils reprennent du contrôle sur leur vie et leur environnement.  

 

DG: Quel est l’impact de CARE Montréal dans l’arrondissement d’Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal et dans la société en général?

MM: Le quartier d’Hochelaga-Maisonneuve traîne depuis longtemps une piètre réputation. Il est vu par les gens de Montréal comme un « un quartier de Bougon[1] », c’est-à-dire des gens paresseux et profiteurs vivant au crochet de l’État. Même si l’embourgeoisement du quartier atténue graduellement le préjugé, la perception des gens à l’extérieur du quartier demeure négative (pas un endroit pour élever des enfants). Pourtant, les causes de l’itinérance sont complexes et souvent incomprises. Selon l’exemple du médecin, l’itinérance ne découle pas toujours d’une faille morale individuelle, mais parfois d’un concours de circonstances menant à une spirale vers le bas.

Surtout, il existe un ensemble de facteurs propres au mode de vie occidental et liés au consumérisme, au capitalisme et à l’individualisme, qui mènent à l’exclusion et à la marginalisation des personnes. C’est une chose que je tiens à rappeler aux politiciens. Gouverner pour les payeurs de taxes et rendre le quartier sécuritaire et propre, c’est primordial. Mais les 600 itinérants dans Hochelaga-Maisonneuve (une augmentation de 500 depuis la COVID-19) sont aussi des citoyens du quartier, souffrant à proximité des mieux nantis. Le regard de ces derniers sur les infortunés doit changer…et vice-versa. Tant que les préjugés prévaudront, l’exclusion aura le dessus dans nos villes. Il s’agit donc au fond d’un travail—d’un ministère—de réconciliation.

 

DG: Quelle place l’Église mennonite HochMa a-t-elle joué dans l’implantation de CARE Montréal dans ce quartier?

MM: La vision est venue de ma femme et moi, couple pastoral à la base de la réimplantation d’une Église locale qui voulait mieux s’incarner dans son milieu. Je suis un disciple de Jésus depuis 1991. Je tâche de suivre ce Jésus qui a vécu sur terre, qui a offert l’amour, l’espoir et la guérison à tous. Le Sermon sur la Montagne (Matthieu, chapitres 5 à 7) met l’accent sur les droits des plus petits de nos sociétés et nous appelle à croire en une société transformée par Dieu, plus inclusive, et Jésus s’est offert en sacrifice pour le bien des autres, incluant les plus démunis.

Un jour, Dieu m’a fourni la vision d’un quartier devenu plus inclusif et à la réputation enviable pour une élever une famille. Une grosse commande vue la faiblesse du petit groupe formant l’Église (une vingtaine d’adultes) et aussi considérant le peu de crédibilité des Églises en général dans la société séculière. Dieu m’a donc aussi donné la foi pour travailler à cette vision. En même temps, si la vision est trop peu ambitieuse, je n’ai alors pas besoin de l’intervention miraculeuse de Dieu et je peux me reposer sur mes moyens humains. Je vois ce quartier (autours de 55, 000 habitants) comme partie du Royaume de Dieu, et je prie pour son intervention dans la vie des gens de l’Église au même titre que dans celle des itinérants que nous servons et de la population en général. Au fond, tous sont invités à marcher à la suite de Jésus!

Depuis, la petite Église HochMa a pu voir une succession de petits et grands miracles. En 2016, nous avons commencé à offrir des déjeuners à 1$ pour les itinérants pendant notre culte du dimanche matin. Ensuite, nous avons ouvert le bâtiment aux itinérants quand il faisait -15 Celsius la nuit. Notre famille d’Églises (Mennonite Church Eastern Canada) a cru en nous et nous a accordé un don de 150,000$ ainsi qu’un prêt de 50,000$ pour rénover notre sous-sol d’église au bénéfice des itinérants (douches, laveuse-sécheuse, cuisine et locaux de formation de reprise en charge). Nous avons pu servir une trentaine d’itinérants avec un budget de 30,000$ et une quinzaine de bénévoles. Or, notre service a connu une croissance fulgurante pendant la pandémie et il s’élève maintenant à presque 300 itinérants servis, 24 heures sur 24 sur 24, 7 jours sur 7, avec plus de 200 employés et un budget frôlant les 15,000,000$. Beaucoup de membres de l’Église travaillent maintenant pour CARE avec certains itinérants sortis de la rue, ainsi que quelques pasteurs et implanteurs d’Églises maintenant à l’emploi de CARE Montréal.

Que Dieu nous aide à discerner où nous pouvons agir dans notre localité, car Lui est déjà en train d’agir! Priez pour que son amour et sa sagesse nous orientent et pour que nous ayons la foi, l’espoir et la paix pour travailler au milieu des forces vives du quartier. Comme Christ s’est incarné parmi nous, « plein de grâce et de vérité » (Jean 1 :14), CARE cherche à rendre visible et palpable l’amour de Christ dans notre réalité.


[1] L’expression vient d’une série télévisée québécoise satirique montrant le quotidien d’une famille pauvre d’Hochelaga-Maisonneuve, les Bougon.

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