Photo du MCC prise par Brenda Burkholder

Emily Nigh est conseillère agricole pour le MCC au Laos. Elle vit à Vientiane.

Au cœur de l’Asie du Sud‑Est se trouve un pays communiste, le Laos, qui abrite sept millions d’habitants divisés en 49 groupes ethniques, tous de langues différentes. Seul le puissant Mékong, qui prend source en Chine, unit ce pays enclavé aux paysages contrastés avant de traverser la Thaïlande pour se jeter dans l’océan au Cambodge. La plupart des Laotiens cultivent le riz; ils dépendent donc entièrement des pulsations du fleuve et de la mousson. Quand tout va bien, ils cultivent le riz des rizières et le riz de plateau — les principales récoltes du pays — et élèvent des poules, des canards, des porcs, des buffles et des grenouilles. Les femmes gagnent aussi un peu d’argent en faisant du tissage à l’ombre de leurs maisons sur pilotis. Pendant les saisons de pénurie alimentaire, les villageois exploitent des sections de forêt et de collines en gestion commune. L’auteure de cet article décrit les répercussions négatives qu’ont eues les promoteurs sur la gestion commune de ces ressources. Elle suggère que l’on approfondisse les connaissances qu’ont les villageois de leurs droits juridiques et fonciers et qu’on leur enseigne des méthodes de résolution de conflits pour qu’ils soient en mesure de protéger ces ressources qui leur appartiennent.

Le repas type des Laotiens consiste principalement de produits de la forêt : insectes croustillants frits dans la graisse, pâte fermentée de poissons des rivières, légumes verts et pousses de bambou bouillis ou cuits à la vapeur, champignons sauvages et petit gibier. Ces délices s’accompagnent de gros bols de riz gluant parfumé dont le Laos cultive 15 000 variétés. Les villageois se servent du bambou pour confectionner des pièges et pour construire leurs maisons. Ils font aussi des paniers et des balais de rotin et assèchent des écorces, des feuilles et des racines pour se soigner.

L’usage des sections de forêt se négocie généralement entre les villages, qui les gèrent en faisant de l’abattage léger et en délimitant le territoire forestier en secteurs de production, de conservation et de protection. Dans certaines forêts on peut récolter des aliments, mais on n’a pas le droit de couper les arbres, de débroussailler les collines et d’allumer des feux. C’est ainsi que les dirigeants des villages contrôlent les volumes de récolte et veillent à la conservation de l’environnement.

Les habitants du petit village de Ban Thitnoon, sur les rives de la rivière Nam Xan, ont reçu dernièrement la visite de promoteurs paradant dans de beaux véhicules utilitaires sport noirs. Ils ont promis aux chefs du village d’éliminer à jamais les pénuries alimentaires en construisant un centre touristique luxueux qui amènerait au village les bienfaits de l’éducation, un marché où vendre ses produits et un filet de sécurité financière pour les années de disette. Les chefs ont signé le contrat que leur offraient les promoteurs, et les travaux ont commencé. Lorsque les villageois se sont aperçus avec horreur que les promoteurs les avaient trompés et qu’au lieu de construire un centre de villégiature, ils creusaient une mine pour s’enrichir en exploitant le minerai de la région, il était trop tard… la mine avait inondé le village et empoisonné l’eau par des produits chimiques de toutes sortes.

Lors de la visite de représentants de l’Assemblée nationale du Laos, l’unité de médiation de Ban Thitnoon a crié à l’aide. Le gouvernement leur a envoyé un représentant pour mener enquête, et les promoteurs malhonnêtes se sont enfuis en empochant leurs profits. Les villageois victorieux ont alors examiné les dommages : 70 % de leurs rizières étaient inondés et inutilisables à jamais, leur eau était polluée et sa qualité dégradée, et la couverture forestière était érodée à plusieurs endroits. Ce village, qui auparavant ne souffrait que de pénuries alimentaires saisonnières, était désormais en pleine crise. L’expérience de Ban Thitnoon est généralisée au Laos.

Le MCC s’est efforcé de contrer la menace que représentent les promoteurs pour la gestion commune des ressources naturelles par les communautés traditionnelles laotiennes en enseignant aux villageois leurs droits juridiques et fonciers. Par exemple, depuis 2009, le MCC mène un projet de sécurité alimentaire avec le ministère de l’Agriculture de la province de Xaysomboun. Le personnel du MCC explique aux dirigeants des villages de la région qu’ils ont le droit de refuser de signer les contrats des promoteurs, le droit de négocier ces contrats et qu’ils ont droit à un recours juridique pour contester un contrat. Dans le district de Tha Thom, le MCC conseille les unités de médiation villageoises pour qu’elles sachent défendre les droits juridiques des villageois et déposer un recours au Tribunal lorsque les promoteurs entament des travaux sans autorisation ou ne respectent pas les conditions de leurs contrats. Le MCC traite aussi avec des fonctionnaires locaux pour obtenir des certificats fonciers pour des familles en les aidant à prouver leur droit d’utiliser un terrain particulier afin d’avoir la capacité juridique de le conserver. Comme l’a écrit le Landesa Rural Development Institute, pour qu’une famille puisse garantir sa sécurité alimentaire et améliorer son niveau de nutrition, il est crucial qu’elle obtienne un certificat prouvant son droit d’utiliser sa terre, mais bien souvent les familles négligent de le faire. Les agriculteurs se doivent d’obtenir leur titre de propriété à long terme avant de consacrer du temps à suivre de la formation sur le développement des terres agricoles comme l’amélioration des sols, la culture fourragère, les techniques d’amélioration des volumes de production de riz, la culture des arbres fruitiers et l’élevage du bétail.

Le Laos traverse une période de développement sans précédent. Les villageois déménagent de partout au pays pour faire place aux développements hydroélectriques, à des plantations, à des mines et à d’autres projets de développement économique. Cette migration intérieure massive déclenche de nombreuses querelles, surtout lorsque différents groupes ethniques entrent en contact pour la première fois de leur histoire sans connaître les coutumes les uns des autres. Le MCC aide à former les membres des unités villageoises de médiation à résoudre ces querelles. Ces unités abordent des problèmes divers allant des conflits très graves sur des limites de territoire à des querelles causées par la vache du voisin qui se nourrit des produits d’un potager. La résolution locale et culturelle de ces querelles soulage grandement le système judiciaire, qui est déjà surchargé. Elle contribue aussi à unir la société laotienne. Certains disent que le Laos a « la malédiction des ressources » — une abondance de ressources naturelles que sapent la faiblesse de sa réglementation et la puissance de ses voisins. Avec la persévérance et l’intérêt croissants du gouvernement et des citoyens, on réussira à enseigner les droits fonciers aux villageois afin de protéger cet ensemble vital de ressources et de maintenir les tablettes d’aliments naturels bien stockées pour les générations futures.

Emily Nigh est conseillère agricole pour le MCC au Laos. Elle vit à Vientiane.