Photo/Nan Macy

Découvrez comment une conférence sur les objecteurs de conscience est devenu une discussion sur le rapport entre le patriotisme et la paix 

D'emblée, l'ironie était frappante: je participais à une conférence sur l’histoire des mouvements d’objection à la guerre tenue dans un musée exhibant des artéfacts de la Première Guerre mondiale. En effet, le National World War 1 Museum and Memorial, à Kansas City, au Missouri, abritait un colloque portant principalement sur les objecteurs de conscience durant la Grande Guerre (“Muted Voices: Conscience, Dissent, Resistance, and Civil Liberties in World War I”). Toute sorte de participants y étaient rassemblés : des historiens, des militants, des archivistes, des représentants de diverses organisations, des gens d’Église, des chercheurs indépendants, et bien d’autres. Tous avaient en commun un engagement, soit professionnel ou personnel, spirituel ou séculier, pour la paix.

L’événement était convivial; or, une certaine détresse semblait habiter les participants, spécialement ceux – majoritaires - venant des États-Unis. Après avoir terminé ma présentation sur la réaction du président américain Woodrow Wilson face aux objecteurs de conscience mennonites durant la Guerre 14-18, à ma grande surprise l’auditoire paru plus intéressé à s’enquérir de ma perspective – québécoise et (frère) mennonite- sur la situation politique actuelle que de soulever des questions sur l’argument que j’avais présenté! De fait, le climat politique et social est plus tendu, plus polarisé, que jamais et beaucoup s’inquiètent de voir la société américaine verser toujours davantage dans la violence et la désunion. Alors que les tueries de masse se multiplient, que l’extrémisme gagne du terrain, l’on en vient à se demander ce qui parvient encore à tenir le pays ensemble. Les Américains constatent aujourd’hui avec effroi la multiplication des gestes de mécontentement ou de protestation.

Récemment, un joueur de football de couleur, Colin Kaepernik, a lancé un mouvement de manifestation de l’insatisfaction des Noirs Américains en s’agenouillant, tête baissée, durant l’hymne américain. C’était une façon de dénoncer les abus (parfois même les meurtres) de policiers envers eux. Ce faisant, Kaepernik s’est attiré le mépris d’une part de la classe politique et du public et de ses patrons, tout en devenant pour d’autres, soulignant notamment l’usage d’un moyen pacifique pour une cause légitime, le porte-étendard de la justice. Il est frappant de constater que la polarisation de l’opinion publique sur le mouvement Kaepernik suivait nettement la traditionnelle ligne de division raciale.

Photo/Nan Macy

Interrogé, lors de ma conférence, à savoir à quel point dans l’histoire le patriotisme fut généralement un facteur de division plutôt que d’unité, j’ai osé une réponse plutôt audacieuse. J’ai rappelé que je viens d’une société fondamentalement nationaliste, patriotique, où toute la vie sociale et politique s’organise -spécialement depuis les 60 dernières années- autour de la nécessité perçue de préserver et de mettre en valeur l’héritage francophone de notre coin de pays. Et pourtant, il est difficile d’imaginer un endroit plus pacifique, moins militariste, qu’ici. C’est comme si la corrélation habituelle patriotisme-militarisme -à la source de bien des guerres- ne tenait pas chez nous.

J’ai ensuite ajouté, à la grande surprise de l’audience, que je préférais voir les mouvements de protestation comme des gestes de patriotisme. Vous avez bien lu. Si le patriotisme signifie d’aimer son propre pays, de ma perspective à la fois chrétienne et québécoise le commandement d’aimer son prochain comme soi-même implique d’aimer son propre peuple pour ensuite aimer les autres nations. Ce Kaepernik, un chrétien affiché (notamment par ses tatouages!), a publiquement manifesté son soutien au peuple américain de race noire, en rappelant d’une manière pacifique et éloquente les principes d’égalité devant la loi, contenus dans la constitution. C’est par amour pour son propre peuple, pour ses concitoyens noirs, pour son pays, voire pour la constitution, qu’il a protesté contre l’injustice. J’ai terminé en disant, devant un public sans mot, qu’il fallait alors concevoir Kaepernik comme un patriote, rien de moins, et les mouvements de protestation comme des actions de solidarité plutôt que de discorde.

De mon point de vue d’historien qui s’intéresse aux objecteurs de conscience, je crois que si les dirigeants, américains en l’occurrence, avaient pu voir dans ces résistants à la guerre des héros de la démocratie et de la justice plutôt que des traitres à la nation ou des crétins accablés d’une lâcheté congénitale (un jugement que j’ai pu constater maintes fois dans les sources documentaires); s’ils avaient pu écouter leurs voix plutôt que de les taire, peut-être le dernier siècle aurait-il pu éviter certaines de ses heures les plus sombres. Bref, je plaide ici pour l’étude critique de l’histoire, mais je plaide aussi à la faveur d’un activisme pacifique issu de l’amour du peuple, des peuples; activisme dont le MCC est sans contredit l’un des représentants les plus pertinents et les plus constants -depuis près de 100 ans.