Photo du MCC/Randy Klassen

« Spirit of Alliance » : la jeune fille représentée est Helen (vers 1808-1884), fille du colonel Robert Dickson (armée britannique) et d'Ista Totowin (une éminente femme dakota), témoin d'un traité conclu entre le chef Wabasha (Dakota) et le colonel Dickson, en 1813. 

Cette installation artistique à Saskatoon a été commandée par la Première nation Whitecap Dakota pour commémorer les alliés autochtones de la Couronne pendant la guerre de 1812. Artistes : Adrian Stimson, Ian (Happy) Grove, Jean-Sebastien Gauthier.

Dans son roman de 1967 intitulé La Plaisanterie, l’auteur français d’origine tchèque Milan Kundera raconte l’histoire de Ludvik, un jeune membre du Parti communiste tchécoslovaque qui tombe en disgrâce du régime et se retrouve puni dans un camp de rééducation pour avoir écrit une blague « réactionnaire » à une fille qu’il courtisait. Au cours de sa longue détention, Ludvik imagine un plan vengeur contre son ancien ami, Pavel, qui l’avait dénoncé au régime. À la fin de sa détention, il met son plan à exécution et séduit la femme de Pavel. Or, Pavel demeure complètement indifférent à l’infidélité de sa femme et, pire, il ne se souvient même plus de sa délation mensongère ayant mené à l’incarcération de son ami plus de vingt ans plus tôt. Bref, le souvenir de l’affront est perdu et les torts ne sont pas réparés. Le livre se termine par ce sombre aphorisme : « Rien ne sera réparé et tout sera oublié ».

 

Le récit de Kundera exprime l’enjeu de la mémoire en lien avec la justice. L’acte vengeur échoue pathétiquement parce qu’il rate la cible—l’indifférence de Pavel vis-à-vis de sa femme fait de sa séduction par Ludvik un coup d’épée dans l’eau—mais il révèle de surcroît, dans un retournement tragicomique, que de toute façon l’injustice avait été depuis longtemps oubliée par le perpétrateur, rendant ici la justice inopérante. L’effort de redressage des torts devient tristement risible quand Pavel se contente ensuite d’en rigoler. L’oubli de l’Histoire préside ainsi à la perpétuation de l’injustice, puis à la banalisation de la réalité.

 

Dans la théorie de la justice réparatrice, la prise en compte de l’expérience (ou de l’Histoire) est centrale pour favoriser la réparation du lien social brisé par les torts commis. Une telle démarche, prise à l’échelle des peuples, implique une certaine transparence quant au passé (accès aux documents, lieux de mémoires reflétant la complexité du passé, etc.).

Cette représentation graphique d'un pensionnat autochtone fait partie d'une tradition de style "pictographique", dans l'installation artistique "Spirit of Alliance", à Saskatoon. (Photo du MCC/ Randy Klassen)

Un fait récent illustre cependant une tendance inverse chez un gouvernement dont l’attitude apparaît pourtant éveillée à l’enjeu de la réconciliation. Je réfère ici à la lutte du gouvernement canadien pour la destruction des documents exposant les abus commis par le personnel du pensionnat autochtone de Sainte-Anne, en Colombie-Britannique. Depuis 2013, Ottawa a dépensé des millions de dollars pour combattre les poursuites intentées par les survivants des pensionnats dont la cause repose sur ces mêmes preuves documentaires. L’effacement des traces de l’Histoire s’inscrit donc dans une réponse du gouvernement pour faire obstacle au processus judiciaire. De 1906 à 1976, le pensionnat de Sainte-Anne a été subventionné par le gouvernement fédéral, d’où le besoin d’esquiver toute confrontation du passé.

 

Une autre situation récente illustre toutefois d’un autre angle le problème de la vérité en lien avec la réconciliation. Lors du dernier match d’ouverture des Canadiens de Montréal, le tableau indicateur affichait pour la première fois—une pratique désormais commune à l’échelle canadienne—l’énoncé reconnaissant la présence antérieure des peuples autochtones, leur « dépossession », et leur « accueil » de la diversité d’aujourd’hui. Or, l’énoncé, plein de bonne volonté, a néanmoins perpétué l’idée fausse selon laquelle la nation mohawk (Kanyen'kehà:ka) était l’occupant historique et légitime de Montréal. L’archéologie indique pourtant que le peuple autochtone habitant l’île de Montréal au temps du second voyage d’exploration de Jacques Cartier (1535) était un autre peuple, que les experts appellent aujourd’hui les Iroquoiens du Saint-Laurent parce qu’on ignore leur identité, cousins linguistiques quoique bien distincts des Mohawks, mais inexplicablement disparus lors du retour des Français plus d’un demi-siècle plus tard (1608).

 

Les Mohawks d’aujourd’hui vivant aux abords de Montréal, proviennent en fait du nord de l’actuel État de New York et des abords du Lac Champlain et ne se sont établis à Montréal qu’à l’invitation des jésuites français qui leur ont concédé des terres aux 17e et 18e siècles. Par la suite, les autorités britanniques puis canadiennes et québécoises ont sans cesse empiété sur ces terres concédées, la Crise d’Oka de 1990 en étant un symptôme plus récent, d’où le besoin aujourd’hui d’honorer la présence des Mohawks. Mais l’inexactitude et l’indifférence des Canadiens de Montréal quant aux faits historiques—par ailleurs reconnus par nombre de leaders mohawks[1]—reflètent encore une fois la tendance de la culture dominante à prendre la question de la vérité à la légère, même si cela partait d’une intention bienveillante…ou bien d’une récupération politique à motivation commerciale. À la suite d’un débat public et après consultations d’experts et de leaders autochtones, une nouvelle version fut présentée quelques jours plus tard.

 

C’est entre autres dans l’optique de traiter l’Histoire avec respect des faits, et donc des personnes, que j’aborde mon propre travail comme recherchiste au Bureau Paix et Justice du MCC. Bien sûr, de multiples perspectives sur les faits et sur la façon de les organiser se côtoient et s’entrechoquent, et la réalité est toujours complexe à établir. D’où l’importance d’observer une certaine rigueur—et humilité—lorsque l’on s’investit dans l’œuvre de réconciliation avec des populations historiquement opprimées. Jésus lui-même nous rappelle que la liberté découle du fait de connaître la vérité (Jean 8.32), un avertissement qu’il a servi aux chefs religieux de son temps, ceux qui justement avait pour rôle de déterminer ce qui était bien et vrai, et qui se croyaient justes. Il est de notre ressort de traiter l’histoire avec doigté (pour l’exactitude) autant qu’avec audace (pour exposer la vérité), ou bien l’oubli et la banalisation, comme dans le récit de Kundera, finiront par avoir raison de nous. 

 

Zacharie Leclair est le recherchiste et adjoint aux communications pour le bureau Justice et Paix du MCC Canada.


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[1] En fait, beaucoup d’autochtones critiquent la récupération politique et la vacuité des « belles paroles » contenues dans ces énoncés de reconnaissance territoriale. Certains soulignent aussi l’enjeu de véhiculer des informations inexactes dans un contexte où des négociations sont en cours. Voir https://www.cbc.ca/news/indigenous/land-acknowledgments-what-s-wrong-with-them-1.6217931 (en anglais).